Je suis une plante verte.
Je n’ai pas toujours été une plante verte. C’est arrivé progressivement. Tout doucement, avec le temps. La vieillesse, c’est le cheminement vers la plante verte, il faut croire.
Au début, ça semblait inoffensif, une utilisation judicieuse de la routine afin d’obtenir de meilleurs résultats. Une heure de réveil régulière, puis une heure de sommeil. Rien de plus normal. Puis une humeur aussi variable que la météo. Pas de sourire sans soleil, pas de larme sans averse.
Lentement, mon corps a optimisé ses processus. Les globules sanguins se sont tranquillement transformés en chloroplastes, leurs noyaux en chlorophyle. La nuit dans mon lit douillet, je me suis mise à produire du fructose. Et au matin, à excréter de l’oxygène. Mes doigts de pied se sont allongés, se sont tordus, se sont enfoncés dans le plancher du troisième étage. Je ne pouvais plus m’éloigner de mon bureau, mais ça ne me dérangeait déjà plus. Les grandes fenêtres du bureau me procuraient toute la lumière que je voulais et le ventilateur de la secrétaire en périménopause m’apportait un peu de vent dans les feuilles.
Maintenant, je regarde l’écran à longueur de journée. Je ne peux déjà plus bouger mes doigts, qui se sont couverts d’épines et se sont affaissés. Mais ça ne fait rien. On m’arrose gentiment à chaque jour, en même temps que les autres plantes du bureau. Je bois et je suis heureuse. Mes désirs sont comblés.